D’après la classification isotopique des images selon Durand,le héros épique se caractérise par la dominante posturale, la technologie des armes, la sociologie du guerrier, les rituels de l’élévation et de la purification. De ce fait il se range sous le « Régime Diurne » de l’image.
Remarquons d’emblée que la première partie de « La Chartreuse » sera dominée par le « Régime diurne », tandis que la deuxième partie sera dominée par le « Régime nocturne ». Le héros épique dans « La Chartreuse » est Fabrice del Dongo. Constatons qu’il y a deux exploits essentiels dans « La Chartreuse », à savoir : l’équipée de Waterloo et l’évasion de la Tour Farnèse. Pour l’instant je me bornerai à l’ exploit « diurne » dont la bataille de Waterloo est le point culminant et comme l’évasion de la Tour Farnèse fait partie du « Régime nocturne », je la considérerai dans le chapitre suivant. Ce qui vaut pour chaque héros épique c’est qu’au commencement de tout devenir il y a l’obstacle. Baudouin a bien noté que le monstre (l’obstacle) qui s’oppose au héros est toujours symbolisé par les ténèbres. Le monstre que Fabrice doit affronter sera représenté par le père de l’auteur et les amis paternels. Retenons à cet égard les relations troublées avec son père et avec l’abbé Raillane que j’ai mentionnées plus tôt et la perte de sa mère. Le complexe d’Oedipe joue à plein dans l’œuvre stendhalienne. Ce n’est pas sans raison que Fabrice parle de son frère aîné Ascagne comme « digne portrait de son père » et du Marquis del Dongo « au sourire faux » et « au gros visage blême ». Dans la première partie de « La Chartreuse » Fabrice affrontera toutes sortes d’obstacles dont la bataille de Waterloo sera le point culminant. Pour pouvoir surmonter ces obstacles il lui faut des armes qui servent à purifier, à disperser les ténèbres et qui lui permettent de réaliser la plus haute vocation : la gloire et l’amour. Ce n’est pas sans raison que l’œuvre stendhalienne est imprégnée du complexe d’Harpagon. Stendhal considère l’argent comme un obstacle qui empêche d’obtenir la gloire et l’amour. Ceux qui refusent la fortune connaîtront le vrai bonheur. On sait que Stendhal admire tellement Napoléon Bonaparte, « lieutenant obscur et sans fortune » qui « s’était fait le maître du monde avec son épée ». Dans « La Chartreuse » Stendhal oppose Fabrice, héros pauvre, à tout ce qui est vieux et avare. Notons aussi l’arme de Napoléon, l’épée, qui est un symbole de purification, donc du « Régime diurne » de l’image. Le sort de Fabrice sera le même que celui de Bonaparte ainsi que le fragment suivant l’indique:
Grâce à la classification isotopique de Durand il s’avère que l’aigle est le symbole du héros épique par excellence.
Passons maintenant à l’exploit principal de Fabrice : la bataille de Waterloo où il tuera son premier ennemi à coup de fusil:
Cette citation est un exemple clair du premier acte héroïque de Fabrice. Il a vaincu son premier obstacle. La comparaison avec la chasse est remarquable. Fabrice est très heureux d’avoir tué son premier ennemi et de ce fait cette chasse est comparable à « la quête du bonheur », telle qu’elle a été formulée par Stendhal. A part la bataille de Waterloo, il y a d’autres combats que Fabrice doit livrer et qui demandent l’emploi des armes « diurnes ». Ainsi il y a le combat avec Giletti où toutes les armes « nobles » sont utilisées : le fusil de Fabrice, « l’epée de marquis » du Giletti, le couteau de chasse de Fabrice, le coutelas de Giletti. Après il y aura un duel à l’épée avec le Comte M****. Remarquons la présence abondante d’armes purificatrices dans la première partie de « La Chartreuse ».
A part des obstacles comme le monstre et l’argent il y a un autre obstacle qu’il faudra affronter, à savoir la femme. Le péril féminin est représenté de deux façons dans les mythes : soit par la femme séductrice, soit par la femme agressive (L’Amazone). Les héros masculins stendhaliens sont dotés d’une surprenante incapacité d’aimer. Cette inhibition de l’amour est due au complexe d’Œdipe qui fait qu’il y a une fixation à la mère qui paralyse le comportement affectif normal de l’enfant mâle et qui a été décrite dans le paragraphe 1.1. Dans « La Chartreuse » c’est sa tante Gina qui est à la fois mère « spirituelle » de Fabrice et séductrice. Elle est à la fois Jocaste et Sirène, mère et femme fatale.
Concluons pour le moment que la première partie de « La Chartreuse » est un décor épique, où le héros doit affronter des obstacles sous forme d’antagonistes masculins, d’argent et de femmes fatales. Remarquons à cet égard le rôle négatif des « ténèbres », en tant que mal qu’il faut combattre avec les armes de purification. C’est pourquoi cette partie correspond parfaitement au « Régime diurne » de l’image. Remarquons également l’inhibition de l’amour due au complexe d’Œdipe. Ce n’est que dans la deuxième partie de « La Chartreuse » que le héros stendhalien en la personne de Fabrice va trouver la sécurité totale de l’Amour, sécurité que Julien n’a trouvée qu’à la fin du « Rouge ».