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LA CONVERSION DU HÉROS ÉPIQUE EN HÉROS MYSTIQUE DANS LA CHARTREUSE DE PARME DE STENDHAL

3. Le héros mystique dans « La Chartreuse de Parme » 


Tout d’abord je définirai le héros mystique.(3.1) Après je présenterai la conversion du héros épique en héros mystique (3.2). Enfin je verrai comment le héros mystique se manifeste dans « La Chartreuse ».

3.1 Définition du héros mystique


En prenant comme point de départ la classification isotopique des images d'après Durand on peut dire que le héros mystique se caractérise par la dominante digestive, par la technique du contenant et de l’habitat ayant comme symboles le coffre et la coupe, par les valeurs alimentaires et digestives et par la sociologie matriarcale et nourricière.

3.2 Conversion du héros épique en héros mystique


Pour passer du « Régime diurne », qui est celui de la geste épique avec le symbole du glaive,  au « Régime nocturne », ou bien le régime mystique symbolisé par la coupe et les autres symboles de l’intimité, il faut que le personnage stendhalien se convertisse. Pour cette transformation une réversion des valeurs sera nécessaire. Autrement dit, il faudra une réhabilitation de la femme, qui avait une connotation négative dans le « Régime diurne ». De plus il faudra une valorisation extrême des symboles de l’intimité, comme celui de l’obscurité, des ténèbres, de la prison qui dans la première partie du livre avaient encore une connotation négative. Autrement dit : d’un monde masculin ascensionnel il faut descendre vers un monde féminin et maternel.

        Dans la deuxième partie des « Structures anthropologiques de l’imaginaire » Durand montre que le redoublement est le premier indice du changement de régime de l’imagination. Pour élaborer ce redoublement de la femme j’aimerai d’abord mentionner le mythe d’Orphée qui sert d’exemple pour mieux comprendre ce procédé. Après que l’amour d’Orphée, la nymphe Eurydice, meurt après avoir été piquée par un serpent, il décide de descendre aux enfers pour la chercher. Ce sont le dieu Hadès et sa femme Perséphone qui gouvernent le royaume des défunts et qui lui permettent d’emmener la nymphe s’il promet de ne pas la regarder avant qu’ils aient obtenu le royaume des vivants. Il ne tient pas sa promesse et Eurydice meurt de nouveau. Orphée meurt de chagrin. L’âme d’Orphée redescend  aux enfers où il pourra admirer Eurydice sans qu’elle disparaisse. Eurydice est la femme dédoublée parce qu’elle est une femme perdue par la mort et retrouvée par l’amour. Le mythe des deux femmes est l’expression de l’émancipation du fils par rapport à la mère, autrement dit : il se détache des liens maternels pour se lier à une femme par amour. Dans la première partie de « La Chartreuse » c’est la femme du geôlier qui libère Fabrice de son premier emprisonnement. C’est une vraie libératrice maternelle. Mais il y a d’autres signes pré moniteurs qui vont annoncer le destin de Fabrice. Ainsi Clélia lors de son tour en calèche, symbole d’intimité par excellence, avec Fabrice  quand elle « tombe dans les bras de Fabrice » et lui arrache cette prophétique réflexion : « Ce serait une charmante compagne de prison… quelle pensée profonde sous ce front ! Elle saurait aimer. » La présence de Clélia et Gina (sa tante) dans la calèche est frappante  en tant que redoublement de la femme.

        Dans la deuxième partie du livre, le chapitre XXV, le rôle de la femme sera encore plus réhabilité quand Clélia donne à manger à Fabrice qu’elle croyait mort. Remarquons à cet égard l’inversion des rôles. Dans la première partie de « La Chartreuse » sous l’influence du « Régime diurne », le héros est le sauveur, tandis qu’ici ce sont les deux femmes Clélia et Gina qui jouent de façon convaincante ce rôle de sauveur.  Notons le lien tel qu’il a été remarqué par Jung entre la nourriture et l’amour. Remarquons aussi la présence abondante de cordes et de rubans de toutes sortes. Ce symbole maternel, qui fait penser au cordon ombilical, va libérer Fabrice.

3.3 La présence du héros mystique dans « La Chartreuse »


Comme on l’a vu dans le paragraphe précédent, c’est le redoublement de la femme qui va introduire une autre sorte de Régime, à savoir : « Le Régime nocturne ». Autrement dit : ce redoublement fonctionne en tant que charnière qui relie les deux décors différents. Comment le héros mystique se manifeste-t-il dans « La Chartreuse » ? C’est à cette question que je répondrai dès maintenant.

        Le héros épique ne descend aux enfers que pour en sortir. Il considérerait les enfers comme un obstacle qu’il faut affronter et vaincre. Il en va de même pour ce qui est du séjour en prison : le héros épique n’entre pas en prison pour y rester, mais il fera de son mieux d’y sortir. C’est le thème de la prison qui est le plus important dans « La Chartreuse ». Pour le héros mystique il y aura une réévaluation de la prison comme on l’a vu avec la revalorisation de la femme. C’est dans la prison que le héros mystique sera le mieux capable de se rendre à sa vraie vocation, loin des regards importuns. La prison est l’archétype par excellence de l’intimité. Le héros épique déteste la prison parce qu’elle empêche l’ascension du héros. Quand on est emprisonné on ne peut pas participer aux exploits épiques. C’est dans la deuxième partie de « La Chartreuse » que les connotations négatives vis-à-vis la prison vont disparaître et que la prison se transformera en lieu de bonheur. Il y a tant de signes qui prépareront à l’intimité heureuse de la prison. Pour n’en citer que quelques-uns : les promenades en barque de Fabrice, l’intimité de la calèche dont j’ai déjà parlé, la charrette qui sert de lieu de refuge lors de la bataille de Waterloo etc. Tandis que le héros épique s’arme contre les ténèbres, le héros mystique s’arme contre la lumière. Remarquons à cet égard également le rôle des regards dans « La Chartreuse ». Pour que le héros mystique puisse se livrer à la chasse de la passion, il faut que personne ne le voie. C’est pourquoi Orphée est puni quand il regarde Eurydice. C’est le paradoxe de l’idéal romanesque qui doit décrire la passion qui ne doit pas être vue. L’échec de l’amour résulte d’un intolérable bonheur à voir et empêche d’agir. Les conséquences du regard sont claires. La Tour Farnèse est un lieu par excellence où l’on peut voir sans être vu. C’est lorsque Fabrice retourne à  la Chartreuse de Parme que le vrai héros mystique se présente. Il y meurt un an après ce qui lui permettra de retrouver son amour mort, Clélia, tout comme Orphée a retrouvé Eurydice. Fabrice sera le premier héros stendhalien qui connaîtra le triomphe de l’amour qui est dans la mort douce dans l’au delà, dans les « rêveries enchanteresses de la cristallisation ».